La Route du Sel en Vanoise — 3 000 ans d’histoire sous vos pieds
Histoire · Patrimoine · Vanoise

La Route du Sel —
3 000 ans d’histoire
sous vos pieds

Quand vous marchez entre le refuge des Barmettes et le lac des Vaches, vous posez vos pieds exactement là où des muletiers chargeaient leurs bêtes de sel depuis l’Âge du Bronze. Ce sentier n’est pas qu’un chemin. C’est une mémoire.

🗿 Âge du Bronze — XXIe siècle 🥾 GR 55 📍 Pralognan · Col de la Vanoise

La première fois qu’on m’a expliqué ce qu’étaient les murets en pierre sèche qui bordent le sentier, j’avais dix ans. Mon père s’était arrêté devant l’un d’eux, avait posé la main dessus, et m’avait dit : « ces pierres, on les a posées il y a peut-être mille ans. Ou deux mille. Personne ne sait exactement. » J’avais regardé le mur différemment. Depuis, chaque randonnée sur ce sentier est une conversation avec ceux qui sont passés avant moi.

La Route du Sel n’est pas un musée. Ce n’est pas une reconstitution. C’est le même chemin, les mêmes pierres, le même vallon qu’empruntaient les colporteurs qui reliaient la France à l’Italie en traversant les Alpes à dos de mulet, chargés de sel, de fromage, de minerai et de soieries. Marcher dessus, c’est marcher dans l’histoire sans vitre ni barrière.

3 000 ans d’utilisation documentée du sentier
2 517 m altitude du col de la Vanoise, point de passage
2004 restauration des murets en pierre sèche

🗿 Une route commerciale vieille de 3 000 ans

Avant les routes, avant les tunnels, avant le chemin de fer du Mont-Cenis, les Alpes n’étaient pas une barrière — elles étaient traversées. En permanence, par des populations qui avaient appris à lire le relief, à négocier avec les cols, à anticiper la météo. Et l’une des ressources les plus précieuses qui circulaient sur ces chemins, c’était le sel.

Le sel n’était pas un assaisonnement. C’était une denrée vitale. Il permettait de conserver la viande, le fromage, le poisson. Sans sel, pas de survie au-delà d’une saison. Les communautés alpines en avaient besoin, mais les Alpes n’en produisaient pas. Il fallait donc l’importer — depuis les salines de la côte méditerranéenne, ou depuis les mines de sel de l’arc alpin — et le faire traverser les cols.

« Le col de la Vanoise constituait l’un des passages les plus fréquentés des Alpes occidentales. Des traces d’occupation humaine datant de l’Âge du Bronze témoignent d’une utilisation du sentier bien antérieure à l’époque romaine. »

— Archives du Parc national de la Vanoise

Murets en pierre sèche de la Route du Sel dans le vallon de la Glière
Les murets en pierre sèche de la Route du Sel — restaurés en 2004-2005, datant pour certains de plusieurs siècles

📜 3 000 ans de passage — la chronologie

~1000
av. J.-C.
Âge du Bronze
Les premiers passages documentés
Des objets en bronze retrouvés près du col de la Vanoise attestent d’une fréquentation humaine du site dès l’Âge du Bronze. Les populations de part et d’autre des Alpes entretiennent déjà des échanges commerciaux réguliers. Le sel, les métaux et les peaux constituent les premières marchandises échangées sur ce passage.
Ier—IVe s.
Époque romaine
La route s’organise
Les Romains rationalisent les échanges alpins. Le col de la Vanoise devient un passage commercial structuré. Le sel des salines méditerranéennes transite vers les populations gauloises et alpines. Des vestiges de construction romaine ont été identifiés sur certaines portions du sentier — dallage de pierre, murets de soutènement.
XIe—XVe s.
Moyen Âge
L’âge d’or des muletiers
C’est à cette période que le commerce transalpin atteint son apogée. Des centaines de muletiers traversent le col de la Vanoise chaque année, transportant sel, fromage de Beaufort, miel, minerai de cuivre et soieries. Les murets en pierre sèche qui bordent encore aujourd’hui le sentier entre Pralognan et le col sont largement construits et entretenus à cette époque pour guider les convois et protéger les bêtes des éboulements.
XVIe—XIXe s.
Époque moderne
Le déclin progressif
L’amélioration des routes carrossables en vallée et la construction du chemin de fer du Mont-Cenis (1871) rendent progressivement les cols alpins moins indispensables. Le trafic commercial sur la Route du Sel décline. Mais les bergers continuent d’utiliser le sentier pour la transhumance, et les muletiers locaux maintiennent encore quelques échanges jusqu’au début du XXe siècle.
2004
Époque contemporaine
La restauration et la mémoire
Le Parc national de la Vanoise lance un programme de restauration des murets en pierre sèche entre 2004 et 2005. Des artisans spécialisés en bâti traditionnel alpin reconstituent les portions dégradées à l’identique — sans ciment, sans béton, selon les techniques ancestrales. Des panneaux d’interprétation sont installés sur le sentier pour expliquer aux randonneurs ce qu’ils foulent.

🧂 Ce qu’ils transportaient — et pourquoi le sel valait de l’or

Le sel n’est pas une épice. C’était, pendant des siècles, une question de survie. Sans réfrigération, la conservation des aliments dépendait entièrement du sel. La viande salée, le fromage affiné, le poisson séché — autant de denrées impossibles sans lui. Et les Alpes n’en produisent pas.

🧂 Le sel

Venu des salines de Méditerranée ou des mines de sel de l’arc alpin (notamment de la région de Hall, en Autriche), le sel remontait les vallées à dos de mulet jusqu’aux cols. En sens inverse, il repartait vers l’Italie chargé des productions locales. C’était la denrée principale qui donnait son nom à la route.

🧀 Le Beaufort et les fromages alpins

La Vanoise a toujours été une grande région d’alpage. Le Beaufort — fromage à pâte pressée cuite produit en Tarentaise et en Maurienne — était une marchandise précieuse et durable, idéale pour le transport sur de longues distances. Les muletiers en chargeaient de larges roues sur leurs bêtes pour l’écouler sur les marchés italiens.

⛏ Le minerai et les métaux

La région est riche en minerais. Cuivre, plomb, argentifère — les mines de Maurienne alimentaient un commerce métallurgique actif depuis l’Antiquité. Ces minéraux lourds empruntaient aussi la Route du Sel en direction des artisans et fondeurs des plaines.

Murets de la Route du Sel dans le vallon de la Glière - Vanoise
Les murets balisaient le chemin pour les convois de mulets, même par mauvais temps
Le lac des Vaches traversé sur les dalles de pierre - Route du Sel
Les dalles de pierre du lac des Vaches — posées pour permettre le passage des convois
🗿 Les murets — comment les lire Les murets en pierre sèche qui bordent le sentier ne sont pas décoratifs. Ils avaient trois fonctions précises : délimiter le chemin dans le brouillard ou la neige, protéger les convois des éboulements latéraux, et créer des zones de repos aménagées pour les bêtes de somme. Observez leur construction : pas un gramme de mortier. Juste des pierres choisies, équilibrées, empilées avec une précision qui défie les siècles.

🥾 Marcher la Route du Sel aujourd’hui

La portion la plus emblématique et la mieux préservée de la Route du Sel en Vanoise se parcourt depuis Pralognan-la-Vanoise jusqu’au col de la Vanoise (2 517 m), en passant par le refuge des Barmettes et le lac des Vaches. C’est aujourd’hui le GR 55 — le grand sentier de randonnée qui traverse le massif de la Vanoise.

L’itinéraire historique — Pralognan au col de la Vanoise GR 55 · Environ 12 km · +950 m
P
Pralognan-la-Vanoise — Le bourg
1 418 m
Autrefois, les convois se formaient ici, dans ce qui était une étape commerciale importante sur la route Chambéry-Turin. Les auberges de Pralognan accueillaient les muletiers avant la traversée du col.
1
Parking des Fontanettes
1 660 m
Départ du sentier balisé. C’est ici que commence la montée en forêt vers le refuge des Barmettes — le même chemin qu’empruntaient les muletiers depuis des siècles.
2
Refuge des Barmettes
2 010 m
Halte traditionnelle. Une auberge existait probablement à cet emplacement depuis le Moyen Âge — les marchands et leurs bêtes s’y arrêtaient avant d’affronter le vallon et le col.
3
Vallon de la Glière — Les murets
2 010 – 2 200 m
C’est ici que la Route du Sel est la plus lisible. Les murets en pierre sèche restaurés en 2004 courent de part et d’autre du sentier sur plus d’un kilomètre. La Grande Casse se dévoile progressivement dans l’axe du vallon.
4
Lac des Vaches — La traversée
2 318 m
Les dalles de pierre qui traversent le lac ont été posées pour permettre le passage des convois à pied sec. Ce n’est pas une installation moderne — c’est un aménagement historique remis en état par le Parc national.
Col de la Vanoise — Refuge Félix Faure
2 517 m
Le point de passage. Les muletiers franchissaient ce col pour descendre vers Termignon en Maurienne, puis continuer vers l’Italie. Le refuge Félix Faure (construit en 1902, rénové en 2018) marque l’emplacement d’une halte ancestrale.
💬 Le conseil de Caroline Lisez les panneaux d’interprétation installés près du refuge des Barmettes et dans le vallon de la Glière avant de marcher. Ils racontent l’histoire de ce chemin en trois ou quatre paragraphes et changent radicalement votre regard sur chaque pierre, chaque muret. La montagne prend une dimension complètement différente quand on sait ce qu’on foule.

✨ Pourquoi cette route est unique en France

Des voies romaines, il en existe partout en France. Des chemins de pèlerinage, des routes médiévales, des drailles de transhumance — le pays en est parsemé. Mais la Route du Sel de la Vanoise a quelque chose que peu d’autres ont : elle est encore en service. Pas comme musée, pas comme curiosité touristique secondaire — mais comme vrai sentier de randonnée, praticable, vivant, fréquenté chaque été par des milliers de personnes qui souvent ne savent pas ce qu’elles marchent.

Et cette continuité, justement, est ce qui la rend extraordinaire. Les murets n’ont pas été déplacés dans un écomusée. Ils sont là, à leur place originelle, dans le même vallon, sous le même ciel, face à la même Grande Casse qu’il y a mille ans. Quand vous posez la main sur ces pierres, vous touchez quelque chose que des centaines de générations ont touché avant vous.

⚠️ Respecter le patrimoine Les murets en pierre sèche sont fragiles. Ne les escaladez pas, ne déplacez pas les pierres, ne vous appuyez pas dessus avec votre poids. Une portion abîmée peut s’effondrer en chaîne. Ce patrimoine a résisté à des siècles de gel et de dégel — il ne résiste pas aux comportements irrespectueux des promeneurs modernes.

Marchez dans les pas des muletiers

La Route du Sel vous attend — retrouvez mes guides pour randonner sur ce sentier millénaire.